Empreinte horizontale

La Terre comme une toile

Terre. Territoire natal. Au ras du sol, le limon.
Le paysan sait que là, sont les vrais lieux des miracles saisonniers.
Là s’ensemence et germe la forme, se modèle la récolte.
Authentique culture grapho-plastique du labour, du sillon, du cordeau, de la ligne, du relief.
Domaine du périssable, du symbolique. Emblématique du rapport de l’homme au paysage. J’aime le sort hasardeux de la nature et dès lors qu’elle a fleuri, son coté éphémère, sa fragilité physique et formelle.

Répétition artistique des mêmes gestes du grand père. Travailler le sol à la manière du paysan et du jardinier. Graver une matière effritée, granulée, remuée. Choisir et défricher un lopin de terre comme on apprête une toile, puis son espace une fois bordé, y installer son désir, son fantasme fugitif.
Souvenir de l’un des premiers jeux d’une enfance paysanne : remuer, dessiner la terre.
Image insolite tracée par une innocence ludique.
Simple désir existentiel.
Intervenir sur un lieu, le marquer pour, tout simplement, dire « j’existe » sans que ce « je » implique nécessairement une signature.
Envie insidieuse de briser les limites du cadre, de redéfinir un nouvel espace entre peinture et sculpture et de découvrir, au cœur de toutes mes empreintes, mon propre territoire.
A chacun de mes retours sur les lieux de mon enfance, je survolais, en avion, juste avant l’atterrissage, la maison où je suis né puis les champs et les labours qui bordaient l’aéroport. Et j’avais l’impression bienfaisante que ce lieu que j’aimais, minuscule point dans l’univers, m’appartenait.
Et de là, peu à peu, a surgi l’idée d’une inscription plastique dans le réel, dans une parcelle du réel.
Ne pas faire du Land-Art, ne pas déformer le territoire.
Travailler non pas le sol mais utiliser ce sol comme plaque, support géant pour une gravure grandeur nature.
Le moyen de dépasser les limites techniques de la gravure, de me libérer d’un corset étriqué où étouffait, coincé, par ses propres contraintes, mon espace intérieur en éclatant les dimensions pré-établies des chassis, en s’adaptant directement au lieu de création et non l’inverse.

Appliquer les mêmes phénomènes de Territoire Empreint et les transposer, en utilisant des outils locaux, sur mon propre territoire. Le zinc devenant sol, l’encre pigment, le burin tracteur, l’acide de l’eau unifiée et le tirage, enfin, une photographie ou un film vidéo.
Seules règles et limites : les contraintes naturelles.
Indispensable intrusion d’un manège poétique dans une campagne banalisée, ordinaire, routinière. Une intrusion nullement prédatrice, seulement pour alerter le regard. Arrêt sur une configuration.
Le visage contient l’essentiel des empreintes mobiles.
L’envie, au départ, de dessiner une tête, près de l’aéroport, visible d’en haut, par tout le monde. Idée rapidement abandonnée, laissée en suspens pour l’avenir car il m’est apparu impératif de poser mon empreinte, ma première empreinte terrestre, non sur un sol choisi au hasard mais sur une terre qui soit vraiment la mienne, la terre de mon enfance. Un champ situé près de la ferme où je suis né et où j’ai grandi, mon aire de jeu préférée. Un cadre idéal d’où faire resurgir les empreintes d’un passé enfui, d’exhumer, d’un sol inculte, devenu ingrat, dont les sillons secs n’inspirent aujourd’hui plus grand chose, tout l’univers parfumé et vivant de l’enfant que j’étais.
Territoire de l’enfance, lieu de tous mes apprentissages, terre où sont plantées mes racines. Des racines solides à partir desquelles l’arbre, ou la plante, peut rayonner partout.

 

 

Empreinte horizontale
Vue d’ensemble

 

Empreinte horizontale

Détail de proportion oeil bleu
sillon, parcelle de melons

 

 

 

 

 

 

 

land Art
Détail d’un sillon irrigué

Labourage

Un carré de terre d’une superficie de 450 m2, entouré de roseaux pare-vent sur le coté gauche et bordé, à droite, par un champ de melon. Une surface     qu’il a fallu préparer, en la ratissant, comme on enduit une toile d’apprêt.
Comme un peintre s’imprègne de la toile encore blanche ou un sculpteur de la masse informe à laquelle il va insuffler la vie, j’ai d’abord reconnu les caractéristiques, les aspérités géographiques du sol pour mieux, à travers lui, appréhender tous les pas qui l’ont foulé, interpréter, à un moment donné, tous les messages qu’il a pu enregistré au fil du temps.
Faire surgir de ce sol familier, si plein de mes empreintes et dont l’empreinte, elle-même, reste gravée dans ma mémoire, une nouvelle expression jusqu’alors inconnue et pourtant si vivante.
Se placer au centre du champ, penser cette nouvelle expression en prévoyant une vue d’en haut. Se mettre en esprit, en état d’apesanteur. Vision horizontale.
Puis, comme le laboureur, d’un pas sûr et serein, j’ai dessiné, d’un seul trait, sans hésitation et sans erreur, la première esquisse, un premier traçage en blanc.
Un portrait avec des traits noirs sur un trou blanc taché de bleu.
Bleu, couleur royale, symbole d’un royaume, marquage de territoire.
Oeil bleu. Dissymétrie du portrait. Des sillons comme des veines irriguées, des racines à l’envers.
Intervenir à l’aide de moyens agricoles, directement ou symboliquement, pour augmenter la particularité des surfaces proposées en complément des dessins déjà existants.
Un champ se laboure.
Utiliser un motoculteur pour tracer des sillons profonds suivant les contours d’un visage humain. Une bêche pour creuser les yeux et la bouche.
Un agriculteur sème des grains.
Semer des pigments dans les sillons, les yeux et la bouche.
Utiliser uniquement les couleurs symboliques : le bleu souverain et le blanc virginal. Les répartir chacune sur un côté du sillon, bleuir les yeux, blanchir la bouche et les cheveux.
Rôle essentiel de la lumière qui permet la vie.
L’ombre des roseaux crée l’impression des cheveux.
Le jeu du soleil définit les reliefs du dessin, accuse les creux et les bosses.
La lumière, couplée avec le vent qui agite les roseaux, ajoute un mouvement sur la gauche. La chevelure bouge, vibre. A droite, une bande d’herbes, laissée tel qu’elle était, à l’état sauvage, joue, le soir, de la même manière. Sillon en V. Angle dont un bord est pris dans l’ombre quand l’autre est à la lumière. Passage d’est en ouest de la lumière du soleil. Evolution de l’#156;uvre. Portrait mobile. Portrait vivant. Jeux d’ombre et de lumière.
Prolongement du visage par les surfaces environnantes.
Visage non enserré dans un carré mais qui se devine par ces ouvertures, par ce qui n’est pas imprimé. Le non-dit.
L’eau fait vivre une culture. L’eau donne la vie à l’oeuvre.
Dans les champs méridionaux, les conduites d’irrigation sont installées sur les bords. L’eau arrive au niveau du cou, se déverse, se frayant un passage dans les sillons creusés à cet effet. Elle absorbe les premiers pigments, naturels, diluables, se colore avant de se répandre le long des contours du visage, dans les yeux et la bouche. Le circuit achevé, elle ressort de l’autre coté du cou. Un barrage empêche un afflux supplémentaire et l’eau résorbée dans la terre laisse ses traces sous forme de dépôts de couleur par ci par là. L’eau féconde la terre.
Oeuvre révélée grâce à l’eau par le jeu des contrastes des couleurs diluées. Irrigation du centre maternel de la tête. Voyage au centre de l’humain.
La taille de cette sculpture-fresque étant accommodée à celle du terrain, difficile d’en percevoir la totalité sur la terre. Les photographies, prises par hélicoptère, permettent, aussi, d’une certaine manière, de jouer avec l’espace entier, d’accorder à l’œuvre sa vraie dimension.
Résultat : le lopin vague, maintenant corrigé, aménagé dont a été extirpé la fugace vérité.
Dessin, tatouage, gravure, modelage d’un schéma anthropomorphe qui n’attend ni reproduction, ni pérennité, et s’expose aux bravades et ravages du temps. A la merci du vent, de la pluie, de la distraction ou de l’audace « iconoclaste » d’un passant : insecte, animal ou humain.

La vie donnée, ainsi livrée à elle-même dans le mystère de la nature. Métamorphose dynamique mais, ô combien éphémère. Ne chercher en aucune façon à brusquer son évolution. Laisser une totale liberté
Respecter les lois d’un hasard que nous ignorons.

Les empreintes de la terre

Oeuvre réalisée en une semaine, au mois d’août, s’est dégradée dans les neufs mois qui ont suivi.
La grande inconnue :
• comment allait varier le sol
• comment l’oeuvre évoluerait tout au long de la journée
• ce qu’elle deviendrait.
Et la question de fond :
• une transposition de cet ordre-là pouvait-elle déboucher
sur quelque chose d’intéressant.
Résultat au delà des espérances. Une surprise fascinante, heureuse.
Emergence d’un nouveau type d’empreintes.
Empreintes éphémères.
Seul problème : l’œuvre, en elle-même, s’est dégradée très vite. Les traces de couleurs et les sillons ont mis neuf mois à totalement s’estomper et la terre, progressivement, s’est nivelée.
A partir de la même plaque ont surgi, durant neuf mois et suivant les révolutions solaires, des tas d’images différentes.
Tirage sous deux formes visuelles : l’une immédiatement vue du ciel et sa métamorphose tout au long de la journée, l’autre par le biais de la photo et de la vidéo.
Terre gravée. Territoire Empreint. Photographies, vidéo. Emprunt de Territoire.
Fantôme surgi en plein territoire de l’enfance, sur le lieu même de la naissance.
Fantôme éphémère, à peine perçu et déjà disparu, capturé par l’intermédiaire de la photographie.
Impossibilité de graver ou d’enlever quoi que ce soit. Ni sculpture. Ni peinture. Seulement l’espace entre les deux. Le degré zéro.

Lecture suivant les contraintes du lieu et non selon une volonté propre. Contraintes qui ont déterminé l’emplacement des yeux, de la bouche, imposé leur choix, exigé leur propre équilibre. Chaque chose se trouvant ainsi naturellement à l’endroit où elle devait être, non seulement dans sa figuration mais également dans l’espace où elle est figurée.
Oeuvre non figée dans l’instant mais s’offrant comme une multitude d’instants. A chaque regard, à chaque fois différente.
Lecture à plusieurs niveaux : intérieure, extérieure, d’en haut, d’en bas. Autre dimension.
Plonger dans l’intérieur, au coeur de l’événement. Se mettre à l’extérieur avec le recul pour mieux observer l’événement, mieux le comprendre comme dans n’importe quelle aventure humaine.
Limite de l’éphémère, du fugace, du fuyant. Limite des moyens, des observations. L’oeuvre souvent ne peut être vue que d’en bas. Désir irraisonné d’une dimension encore plus grande.
Evolution intérieure de l’artiste en filigrane de l’évolution de l’oeuvre. Double révolution.
Libération des contraintes d’une formation traditionnelle. Acquisition d’une liberté intérieure qui offre la possibilité de graver sur tout et n’importe quoi à la fois. Hors normes.
Gigantisme extérieur pour une révolution intérieure.
Casser le carcan de la gravure.
Chercher un autre système, le normaliser mais avec d’autres règles.
Trouver son propre territoire artistique.
Idée de faire ré-apparaître tout ce qui est empreint dans ce territoire-là, ce territoire qui est le mien, avant de tenter de le faire apparaître chez les autres. L’art, comme une psychanalyse.
L’obligation de s’analyser soi-même avant d’analyser autrui. Problématique de l’adolescence. L’artiste ne devient intéressant que débarrassé de ses propres problèmes et de ses incompréhensions. Tout comprendre à soi-même pour

 

Land Art
Détail de l’oeil droit

 

 

Land Art
Détail de l’oeil gauche