Un enfant tétait une mère si lasse qu’elle paraissait endormie. La vie se transmettait dans l’absurde et le désordre de ce voyage. Je regardai le père. Un crâne pesant et nu comme une pierre. Un corps plie dans l’inconfortable sommeil, emprisonne dans les vêtements de travail, fait de bosses et de creux. L’homme était pareil a un tas de glaise. Ainsi, la nuit, des épaves qui n’ont plus de forme, pèsent sur les bancs des halles. Et je pensai le problème ne réside point dans cette misère, dans cette saleté, ni dans cette laideur. Mais ce même homme et cette même femme se sont connus un jour et l’homme a souri sans doute a la femme : il lui a, sans doute, après le travail, apporte des fleurs. Timide et gauche, il tremblait peut-être de se voir dédaigne. Mais la femme, par coquetterie naturelle, la femme sure de sa grâce se plaisait peut-être a l’inquiéter. Et l’autre qui n’est plus aujourd’hui qu’une machine a piocher ou à cogner, éprouvait ainsi dans son coeur l’angoisse délicieuse. Le mystère, c’est qu ils soient devenus ces paquets de glaise. Dans quel moule terrible ont-ils passe, marques par lui comme par une machine a emboutir ? Un animal vieilli conserve sa grâce. Pourquoi cette belle argile humaine est elle abîmée ? Et je poursuivis mon voyage parmi ce peuple dont le sommeil était trouble comme un mauvais lieu. Il flottait un bruit vague fait de ronflements rauques, de plaintes obscures, du raclement des godillots de ceux qui, brises d’un cote, essayaient l’autre. Et toujours en sourdine cet intarissable accompagnement de galets retournes par la mer. Je m’assis en face d’un couple. Entre l’homme et la femme, l’enfant, tant bien que mal, avait fait son creux, et il dormait. Mais il se retourna dans le sommeil, et son visage m’apparut sous la veilleuse. Ah ! quel adorable visage ! Il était ne de ce couple-la une sorte de fruit dore. Il était ne de ces lourdes hardes cette réussite de charme et de grâce. Je me penchai sur ce front lisse, sur cette douce moue des lèvres, et je me dis voici un visage de musicien, voici Mozart enfant, voici une belle promesse de la vie. Les petits princes des légendes n’étaient point différents de lui protège, entoure, cultive, que ne saurait-il devenir ! Quand il naît par mutation dans les jardins une rose nouvelle, voila tous les jardiniers qui s’émeuvent. On isole la rose, on cultive la rose, on la favorise. Mais il n’est point de jardinier pour les hommes. Mozart enfant sera marque comme les autres par la machine a emboutir. Mozart fera ses plus hautes joies de musique pourrie, dans la puanteur des cafés-concerts. Mozart est condamne. Et je regagnai mon wagon. Je me disais ces gens ne souffrent guère de leur sort. Et ce n’est point la charité ici qui me tourmente. Il ne s’agit point de s’attendrir sur une plaie éternellement rouverte. Ceux qui la portent ne la sentent pas. C’est quelque chose comme l’espèce humaine et non l’individu qui est blessé ici, qui est lésé. Je ne crois guere a la pitié. Ce qui me tourmente, c’est le point de vue du jardinier. Ce qui me Tourmente, ce n’est point cette misère, dans laquelle, après tout, on s’installe aussi bien que dans la paresse. Des générations d’Orientaux vivent dans la crasse et s’y plaisent. Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassine. Seul l’Esprit, s’il souffle sur la glaise, peut créer l’Homme.
(Terre des hommes. Exupery.)